Samedi 2 février 2019. 5h30, le téléphone sonne…
Et je comprends de suite.
« Allo, Julia….c’est ton papa… »
PIM. Voilà on y est. J’appréhendais ce moment
‘Comment ça va se passer quand il partira ? Vais-je m’effondrer à jamais ? »

Mon Gainsbourg à moi, mon relou de père qui admirait mon obsession pour l’autonomie des femmes et en même temps s’assurait que mon mari était bien d’accord quand je sortais.
Il était lui-même perdu dans ce paradoxe. J’en rigole encore. Je t’assure, j’écris ces lignes et je souris.
Donc on y est. Il est parti. Et je reste hyper sereine. Pas le temps de pleurer.
J’ai un truc urgent à régler : me rendre dans les Balkans le plus vite possible mais mon passeport est en préfecture.
Mince, impossible en avion.
Option B : le bus. Il part de Montpellier, à 1h30 de chez moi. C’est jouable.
Arrivée dans les Balkans :
La course commence : les papiers, les obsèques, la veillée, les rituels…les orthodoxes sont pleins de rituels.
Autant ça peut me gaver, autant pour le départ de Papic, chaque geste rituélique avait un réel sens et me soulageait.
« On amène Papa demain«
Et ça veut dire quoi ça ? Je suis un peu perdue.
Demain ils ramènent le corps de papa chez lui, pour la veillée.
Elle durera toute la journée et toute la nuit. Chui pas très habituée moi. Surtout pour mon père, j’ai envie de te dire que je n’ai pas trop l’expérience. Bon on verra.
Je pense de seconde en seconde. Je m’interdis toute projection.
De toute ma vie, je n’ai jamais été autant dans l’instant présent que pour dernier voyage de mon père.
Pas le temps de pleurer, et honnêtement, pas du tout envie.
Je me sens tellement aimée, entourée…l’amour inconditionnel prend le dessus sur le départ de Papic.
Mon oncle (son frère), ma tante, qui a remplacé ma mère quand j’avais 9 ans, mes soeurs (mes cousines en vrai, mais elles sont vitales pour moi, de vraies soeurs, j’ai grandi avec elles). 2 des 5 ont réussi à venir de Paris pour me soutenir.
Mais elles les représentaient toutes.
Mon frère (tu l’as compris, en vrai c’est mon cousin) est venu d’Autriche.
Mon mari, incroyablement présent sans se montrer, sans me prendre la tête. Pas une question, pas une phrase.
« Les guerriers de lumière » m’entouraient. Mon père le voyait.
Et c’est exactement ce que je voulais lui offrir : la paix. Son ultime départ en paix.
Il a vu que quoiqu’il m’arrive, l’amour qui m’entoure est plus puissant que le pouvoir de Moïse d’ouvrir la mer : je peux tout traverser.
Au téléphone j’ai dit à ma grande soeur (ma cousine hein…)
« Ma bande de Rogo, vous êtes comme les pompiers qui déploient la grande bâche pour sauver quelqu’un.
Je sais que si j’ai besoin de tomber je peux me laisser totalement aller, vous êtes là pour me rattraper ».
Je ne suis pas tombée, grâce à Tita et Nina (mon oncle et ma tante), mes soeurs, mes frères, Zdenka, Slavica, Sreta, Boza, Dragan, Sladzan…je ne suis pas tombée.
Pour la veillée je dois faire de la place car les gens vont venir toute la nuit.
On doit prévoir à boire et à manger, des chaises, des tables…bref on doit faire de la place.
J’ai un peu peur d’entrer dans la maison de mon père:
Je dois rentrer dans sa maison. « Julia, j’ai fait en sorte que lorsque je partirai, tout soit facile pour la maison. Fais en ce que tu veux. Mais je suis tranquille parce que je sais que tu auras toujours où dormir ».
Ces paroles tournent en boucle et là l’émotion monte. Mais non…il voulait me faciliter la vie et moi maintenant je vais pleurer ?
Je décide alors de faire autrement.
J’entre dans la cours, je regarde la maison, le jardin et je pense « Merci Papa pour la maison. Et merci la maison de m’accueillir« . Le décor est planté, la maison est maintenant au courant.
Gratitude à elle.
Je rentre, détachée :
Parler à la maison m’a permis de rentrer sans gêne. Attention, je me suis toujours sentie chez moi mais là, j’allais tout chambouler, vider, ranger…et chambouler tout ça dans l’antre de la maison sans la prévenir m’aurait donné une impression d’intrusion.
Mais comme je l’ai remerciée avant d’entrer, je me suis alignée à elle et elle à moi.
Le sang de l’homme qui l’a retapée, qui l’a aimée coule dans mes veines.
C’est le même sang, donc je respecterai cette maison comme mon père l’a fait.
Je me permets de penser qu’elle l’a compris et qu’elle va me soutenir.
Encore une fois, gratitude.
Cette impression de l’avoir informée me permet de tout chambouler sans culpabiliser.
On stocke dans la chambre de mon père. Ma chambre devient la pièce de veillée.
Mon père dormira dans ma chambre pour la dernière nuit et j’aime bien.
L’autre pièce devient le lieu d’accueil. Les gens s’assoient, mangent, boivent, discutent…
Les femmes servent pour que je n’occupe de rien
Et les « 2 enfants de ma rue », qui sont des jeunes papas aujourd’hui, décident de soulager les femmes et servent les hommes. Ils restent à nos côtés toute la nuit.
Dragan, Sladzan…ces 2 gosses de ma rue.
Dragan, mon neveu, Sladzan, mon voisin tzigane…je les regarde et je reprends RDV avec ma culture que j’avais tant rejetée pour son côté patriarcal.
Les allers et venues des gens forment une valse. J’observe ça et cela devient une douce mélodie dans ma tête.
2 heures de matin on est épuisés mais ma soeur refuse de dormir.
Sur le canapé : mon mari, Louise et Alexandra (mes soeurs-cousines) et moi.
On tombe de sommeil…mais Alex ne dormira pas « J‘ai promis à Papa que mes yeux seront ses yeux cette nuit et que je veillerai sur son frère toute la nuit, à sa place.«
Mon oncle était épuisé. Nous lui avons « interdit » de veiller. On aurait besoin de lui le lendemain. C’est le pilier, qui soutient tout, celui sur lequel on se repose mais on a vu le pilier s’effondrer…sans vouloir nous le montrer.
Cette partie des Balkans a été bombardée par l’Otan avec des bombes à fragmentation qui ont pollué les sols et les fleuves : une grande partie de la population est décédée de cancers, dont mes oncles et tantes.
Mon oncle, le père de Louise et Alexandra a donc enterré tous ses frères et soeurs, mon père était le dernier.
Nous nous endormons 2 heures, mais Alexandra honorera sa parole.
L’enterrement et patati et patata.
Rien de spécial. Enfin si, j’ai envie de te dire un enterrement « digne des Rogo ».
Pas de pleureuses, pas de cinéma, un recueillement sincère et surtout, surtout…
Louise, Alexandra et moi gardons un oeil sur Tita (mon tonton à moi, le père des Tic et Tac, Louise et Alex) et sur notre « frère » qui a perdu son père quand il était enfant.
Mon père sera enterré à côté du sien.
Mon oncle se met à trembler, Alexandra se rend à ses côté et le soutient.
Mon frère fond en larmes et c’est Louise qui y va.
Ma tante, si fragile et si forte…ma tante fera en sorte de ne n’avoir besoin d’aucun de nous.
Nous étions tous pris, elle restera debout, effondrée à l’intérieur mais debout. Pas envie de nous déranger.
La liturgie orthodoxe prend fin.
Je me sens bien. Avec mes Rogo on a accompagné mon père avec son état d’esprit préféré, la joie.
Nous avons vraiment été joyeuses de nous aimer autant. Et c’est ce qui comptait pour moi, soulager papa.
J’ai gardé le silence pendant 40 jours car « Chez nous » on dit que l’âme reste 40 jours avant de partir. Elle règle ses derniers trucs.
Donc pendant 40 j’ai veillé à continuer à être heureuse, joyeuse, productive, travailleuse….hey ! On ne sais jamais hein !
Imagine s’il est resté une bonne partie avec moi, je voulais qu’il voit bien que ma vie continue et que ce que je garde de lui, c’est son énergie, son état d’esprit.
Mon Gainsbard à moi…
Le 12 mars a eu la lieu la liturgie des 40 jours. Le 12 mars j’ai pris une gifle.
« C’est aujourd’hui qu’il s’en va » et j’avoue que ça m’a piqué.
La suite ?
La vie continue avec ce qu’il m’a transmis : savoir apprécier chaque moment.
Comme ça coule mes veines, c’est automatique donc je te préviens j’ai une pêche de dingue et tout va super bien.
Mais ses affaires dans sa maison ?
Elles y sont encore. J’ai fait l’aller/retour Perpignan – Balkans en février juste pour l’enterrement.
J’y retourne au mois d’août et je vais vider ses affaires, toutes ses affaires je pense.
Je vais les donner à ses amis qui font la même taille que lui.
C’est aussi simple que ça : l’âme de mon père n’est ni dans ses habits, ni dans ses meubles.
Pourquoi garder ? Ce serait une offense à son image.
Laisser pourrir ses vêtements…mais même pas en rêve !
Mon père était le meilleur client de Décatlon : polaires, sandales, chaussures de marche, vestes…tu vas voir comme ils seront heureux les gens de porter ça. Et ça vient de Fraaaaance !
Moralité :
Hé j’rigole hein ! J’ai une tête à écrire des « moralités » ?
Comme j’aimais vraiment mon père, je mets un point d’honneur à ce tout ce qui m’entoure le concernant continue à me mettre en joie.
Il serait le 1er attristé à me voir pleurer devant sa paire de sandales.
Sa maison n’est pas un musée…c’est un lieu de vie. DE VIE !!!!
Merci à mes Guerriers de Lumière